Arlette (Privas, 1943)

Durant ces quatre années, j'étais sous-alimentée, j'ai eu très faim. Comme beaucoup d'autres familles pauvres, nous ignorions le marché noir. Comment aurais-je pu tenir à ce rythme sans cet engagement qui donnait sens à ma vie ? Qui donne toujours sens, car, malgré mes limites, je suis toujours militante.

J’ai été dirigeante Cœurs Vaillants - Âmes Vaillantes dans le diocèse de Viviers, Ardèche, de 1943 à 1947. Ce fut pour moi une période inoubliable.

En juillet 1943, au terme d’une retraite prêchée à La Louvesc par l’Abbé Jullia, directeur diocésain de la Croisade Eucharistique et du Mouvement Cœurs Vaillants - Âmes Vaillantes, celui-ci me demande d’être sa secrétaire. J’accepte sans hésiter.

En septembre, je fais un court stage de “formation” à Lyon où le Centre National du Mouvement s’est replié. Parallèlement l’Abbé Jullia me fait engager par le Sacré-Coeur de Privas pour y donner quelques cours de français. Les jeudis, jour de congé, nous lançons des activités Âmes Vaillantes. Assez vite, notre directeur recrute encore. Nous sommes trois, puis quatre volontaires. Il divise alors le diocèse en trois secteurs : Annonay, Aubenas-Largentière, Privas.  C’est ce dernier qui m’échoit. S’y ajoute la Vallée du Rhône à partir de Tournon. Heureusement, pour les coins sans service de cars, je dispose d’une bicyclette de curé. (Eh oui ! En ce temps-là les prêtres en soutane roulaient à vélo de femme !)

Activité des jeudis, journées de formation, rassemblements et visites des groupes, se succèdent. Le mouvement CV-AV est bien vivant.

Je crois pouvoir dire que, même si les groupes CV-AV existaient plutôt dans les villes, la Croisade Eucharistique avait fortement intégré les enfants de la campagne. Le Croisé Vivarois était envoyé dans toutes les paroisses, toutes les écoles libres (et elles étaient nombreuses en Ardèche). Les enfants isolés le recevaient. Ce petit journal régulier, chaleureux, parlait directement au cœur de chaque enfant. Cela peut expliquer que le mouvement CV-AV rassemblait beaucoup d’enfants des villes et des campagnes.

Les années 43, 44 et 45 sont celles de l’Occupation totale, pesante, pleine d’incertitudes et de menaces. Après le débarquement des Alliés, il y eu la remontée des Allemands en fuite vers le Nord, de leurs ripostes sanglantes aux attaques des résistants. La Vallée du Rhône, les Monts d’Ardèche, ne furent pas épargnés.

Ma mémoire est défaillante. Il m’est difficile d’évoquer avec précision les dates et les lieux mais certains souvenirs, pourtant, m’ont marquée.

Trois entre autres :

A Baix, des dirigeant m’avaient appelée à l’aide, elles n’arrivaient pas à lancer des activités car les garçons trop excités. Les quatre notes (Tan, tan, tan, tan) du début de l’émission de “Radio Paris ment, Paris est allemand” calmèrent instantanément le tumulte ! Les activités proposées devenaient une “vaillante forme de résistance”.

Au Teil, des hommes  furent pris en otage par les Allemands. Au moment d’être fusillés, un garçon Coeur Vaillant se précipite vers l’officier allemand : “Je vous en supplie, ne tuez pas mon papa”, et le papa fut libéré. Malgré la peur et la souffrance, quelle fierté pour le groupe du Teil !

Du côté de Flaviac, une visite est projetée. J’arrive. Personne. Le village est désert, mort… Quelqu’un me dit que “les Allemands sont passés” et m’indique la route pour allez chez la dirigeante-chef. C’est dans la campagne, un groupe de maisons isolées. À mon appel, la dirigeante sort, ne me fait pas entrer. Elle me montre tous les trous des balles dans les murs. Tétanisée encore, elle ne peut pas m’expliquer. Nous restons simplement un moment ensemble, sans parler. Sur la route du retour, fatiguée, je marche à pied, mon vélo à la main. Un camion s’arrête, un jeune en descend, lance ma bicyclette dans le camion, me fait monter devant, près du conducteur. Pas un mot, mais je sais.

Voici Privas, le pont sur l’Ouvèze et la montée vers la place où les “libérateurs” me font descendre. Toujours sans un mot. Mais était-ce utile ? La preuve : je n’oublie pas !

Durant ces quatre années, j’étais sous-alimentée, j’ai eu très faim. Comme beaucoup d’autres familles pauvres, nous ignorions le marché noir. Comment aurais-je pu tenir à ce rythme sans cet engagement qui donnait sens à ma vie ? Qui donne toujours sens, car, malgré mes limites, je suis toujours militante.

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