Gérard (Amiens, 1940)

Notre aumônier, un sacré débrouillard, allait au Secours National. Il nous ramenait pour le repas du midi 2 grandes marmites norvégiennes remplies de purée ou de légumes, une louche à chacun, quel festin...

Nous habitions un quartier au Sud-ouest d’Amiens. Le 19 mai 1940 les allemands ont bombardé le centre de la ville, celui-ci a été complètement détruit, seule la cathédrale était debout au milieu des ruines. Notre paroisse en avait aussi souffert, le théâtre et les salles à droite de l’église avaient été incendiés.

Nous étions sous l’occupation allemande.

Notre quartier était calme et tranquille, les habitants étaient ouvriers ou employés, et avec la plupart de mes camarades d’école nous allions à la messe et au patronage.

Vers les mois d’octobre 1940, le patronage a repris doucement. Nos responsables étaient des séminaristes et des étudiants du lycée d’Amiens.

Chaque jeudi nous nous rassemblions en carré, les cœurs vaillants sur 3 côtés et les chefs en face. Au cri de l’un des chefs “Oh les Coeurs”, et nous criions “Vaillants” puis nous montions les couleurs. Après cela commençaient les jeux (balle au camp, doubles drapeaux, bûche, etc).

Nous allions souvent faire de grands jeux dans les champs d’alentour et les bois au-delà de la paroisse.

Pendant les grandes vacances, le patro fonctionnait presque tous les jours, souvent le jeudi nous allions assez loin dans les bois de la région.

Notre aumônier, le vicaire de la paroisse était un sacré débrouillard, il allait au Secours National. Il nous ramenait pour le repas du midi 2 grandes marmites norvégiennes remplies de purée ou de légumes, une louche à chacun, quel festin, rendez-vous compte, tous, nous avions faim tous les jours, nous avions froid l’hiver avec nos culottes courtes. Aussi au retour de ces grandes sorties, on nous regroupait au pied d’un calvaire qui n’existe plus à présent et nous regagnions le patro en chantant à tue-tête “C’est nous les petits gars de France, écoutez nos joyeux accents, notre nom Charité, l’espérance car nous sommes les Cœurs Vaillants”.  Je vous rappelle que nous étions sous l’occupation allemande. Nous chantions aussi “A cœur vaillant rien d’impossible, c’est notre cri de ralliement, c’est notre devise infaillible qui nous fait prendre tout gaiement.”

Je me souviens aussi d’un Noël où l’on nous avait réunis dans une salle et sur la scène, il y avait à droite des jouets et à gauche des vêtements et des sabots de caoutchouc, je suis allé à gauche et j’ai trouvé une paire de sabots à ma taille. Vous ne pouvez pas croire la joie de faire voir à ma mère ce trésor que je rapportais. Nous qui étions en galoches en faisant attention de ne pas casser nos semelles en bois.

Les semaines passant, nous étions chaque nuit réveillés par 2 alertes, les bombardiers allant vers l’Allemagne et au retour au petit matin.

Mais la nuit du 12 au 12 juin, nous avons dû nous précipiter dans la cave, un bombardement intense faisait trembler toute la maison, nous tremblions de peur. Le bombardement terminé, au bout d’une demi-heure, nous sommes sortis voir les dégâts. A cent mètres autour de nous, les bombes avaient détruit la maison. Sur l’église et autour d’elle, il était tombé 18 bombes de 200 kg. Dans l’église, il y avait une immense brèche près de la chapelle de la Vierge. Tout l’intérieur était au sol, les salles du catéchisme étaient détruites, les murs éventrés, des tombes n’avaient pas explosé. Puis nous avons appris qu’il y avait beaucoup de morts, 76 en tout, et parmi lesquels, 3 jeunes de mon école et de mon âge, 2 filles et un garçon qui venaient de communier avec moi quelques jours avant ; tous trois tués avec les membres de leur famille. Dans tout le quartier des maisons étaient détruites, les Américains avaient loupé leur cible, la gare visée était intacte.

Enfin, la vie a repris doucement, nous avons été libérés par les Canadiens le 31 août.

Après la libération, Lucien s’est enrôlé dans l’armée française jusqu’à la fin de la guerre et a été ordonné prêtre en juin 1948. Pierre a fait une école d’officiers à St Cyr. Charles est entré dans l’armée de l’air, l’autre Pierre dit Tiburce a été nommé directeur d’une entreprise de transport d’essence, et un autre Pierre nous a réunis à quelques uns pour former une troupe scoute. Comme disait Kipling “cela est une autre histoire”.

Je souhaite à tous de garder un cœur Vaillant, le mien à 83 ans me pose quelques fois des problèmes.

En tant que frère aîné dans la grande famille des Cœurs Vaillants, je vous embrasse tous.

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