Raconter une histoire revêt une grande valeur éducative. Bien la conter permet aux enfants de se plonger encore mieux dans le récit. A l’époque des Cœurs vaillants et Âmes vaillantes, les dirigeants estimaient que cela était utile pour l’imagination et la formation de la sensibilité de l’enfant. Faire ressortir toute l’importance du récit ou du conte, donner quelques normes pratiques pour les choisir et les conter était l’objectif de cet article de 1941. Il a été écrit par le docteur Bernard Algan, « haut dirigeant » du mouvement CVAV, qui a régulièrement publié des conseils dans la revue pour les éducateurs du mouvement CV-AV « Le patronage ».

Raconter une histoire : un excellent moyen de terminer la journée de patronage.

Le soir tombe. Après les bruyantes activités de l’après-midi, les enfants ont retrouvé graduellement leur calme au cours de la séance d’avis. Vous en avez profité pour bien reprendre en main votre petit auditoire. Vous avez dégagé les conclusions pratiques à tirer de cette journée et fait proclamer collectivement les efforts à poursuivre durant la semaine à venir. Dans quelques instants, ces résolutions seront portées par vos enfants devant Dieu au cours de la courte visite au Saint-Sacrement qui normalement clôture les activités du patro. Mais avant que chacun ne rentre dans sa famille, il est indispensable qu’une dernière fois, un très fort courant de sympathie s’établisse entre vous et vos enfants. Il faut terminer la journée en beauté, en laissant les enfants sur une impression de joie qui leur fasse désirer le prochain après-midi de patronage. Raconter une histoire en est le meilleur moyen mis à votre disposition.

Raconter une histoire est une chose importante dans l’éducation

Elle satisfait l’imagination de l’enfant et répond à son désir de « beau ». Point n’est nécessaire de démontrer en l’enfant une puissance imaginative si forte que le monde qu’elle lui présente a pour lui beaucoup plus d’importance que celui dans lequel il vit. S’aidant des personnes et des objets qui l’entourent, l’enfant se transporte dans un monde fictif où il se plait et dans lequel il essayera de vivre réellement. C’est ce qu’il fait dans le jeu notamment. Cette imagination, sous peine de devenir diffluente, a besoin de nourriture pour s’exercer. Un récit, au même titre qu’une belle peinture est un effet de l’art, de cet art devant lequel vibre si bien l’âme enfantine.

Raconter une histoire avant tout pour elle-même, quoi qu’elle permette de faire passer des idées morales

Il est important de raconter une histoire avant tout pour elle-même, et non dans un but de vulgarisation, comme trop souvent ce fut le cas. Que penserait-on d’un professeur d’anatomie qui voudrait se servir de la Vénus de Milo pour ses démonstrations ? L’histoire charme l’enfant, elle lui donne de la joie, cette joie indispensable à son épanouissement et à l’éveil de son esprit, cette joie qui est la réponse de toute âme humaine à la perception du beau. Naturellement l’histoire aura également comme conséquence seconde d’augmenter les connaissances techniques des enfants, mais elle doit être désintéressée.

Faire vivre une idée morale à travers un récit vivant comme le faisait Jésus

L’histoire permet également d’illustrer et d’appuyer sans y paraître toucher une idée morale que les auditeurs assimileront sans peine aucune. Comment le Christ a-t-il procédé pour instruire ses apôtres, gens simples ayant gardé leur âme d’enfants, de sa doctrine sublime ? Il a utilisé des comparaisons avec des choses familières à ses disciples. Il a procédé par paraboles, Il leur a raconté des histoires. Quel exemple plus grand pouvons-nous avoir que celui du Bon Maître qui connaît si bien le cœur de l’homme ?

Elle permet de faire sortir l’enfant de lui-même en le faisant sympathiser avec les autres.

Enfin, I’histoire permet à l’enfant d’exercer son attention et de le mettre en contact sympathique avec le prochain. Ainsi, dans l’histoire du Petit Lapin, il suivra avec passion les aventures de ce « petit frère » qui vit une vie analogue à la sienne puisqu’il a un papa, une maman, une maison… Le contact sera établi et la conduite ultérieure de l’enfant vis-à-vis des animaux s’en ressentira. Il en sera de même à plus forte raison lorsque l’histoire aura mis en scène des personnages humains. Quel intérêt par exemple suscité chez l’enfant par le récit de ce que papa ou maman ont fait lorsqu’ils étaient petits. Le conteur se fait ainsi aimer de son auditoire en même temps qu’il apprend à mieux le connaître et qu’il forme son imagination, sa sensibilité et son cœur.

Raconter une histoire, oui mais laquelle ? Quels sont les différents genres de récits qui peuvent convenir à des groupes d’enfants ?

Mais pour que le récit acquière toute sa valeur, un ensemble de conditions est nécessaire surtout de la part du conteur, mais aussi de celle des enfants. Il y a histoire et histoire et l’éducateur devra faire un choix rigoureux suivant · les enfants auxquels il s’adresse, le temps dont il dispose, etc. 

1 ° Le conte de fée.

Il est d’une richesse trop souvent insoupçonnée, mettant en scène des personnages imaginaires, illustration morale du bien ou du mal. S’agit-il, par exemple, d’illustrer l’ambition envieuse et les conséquences qu’elle entraîne, il n’est que de raconter l’histoire du petit sapin. Mieux qu’aucune notion abstraite de morale, le conte de fée fait aimer le bien aux enfants. Tous ces contes, bien entendu, ne sont pas écrits dans un style toujours parfait, mais on peut affirmer que les bons contes de fée sont de petits chefs-d’œuvre de littérature. Un choix rigoureux sera nécessaire quant à la valeur morale et quant au style de ces récits. Ils constituent une des richesses de notre folklore et ne peuvent en conséquence qu’enrichir l’intelligence de nos enfants. Leurs qualités premières sont la naïveté, la prestesse et l’élégance avec lesquelles est menée l’intrigue. Bien entendu, pour y vibrer, les auditeurs ont besoin d’une imagination très développée. Le conte de fée ne plaît en général qu’aux enfants entre 5 et 10 ans. Son intérêt décroît ensuite jusqu’à l’âge adulte où à nouveau il charme, mais d’autre manière.

2° Le conte burlesque.

Il constitue un choc de surprise, une occasion de gaîté pour les nerfs surmenés. C’est ce que l’on nomme souvent le conte de nourrice. Constituant une satire souvent très fine de nos travers et de nos vices, le conte burlesque aide à leur correction et ramène les choses à leur juste proportion. Certains personnages de ces contes sont utilisés couramment comme termes de comparaison dans le langage populaire : Gribouille en est un exemple frappant. Ce genre de conte est assez prisé, à condition de n’en pas abuser, des enfants de 10 à 15 ans.

Le corbeau et le renard : célèbres personnages de Jean de La Fontaine

3° option pour raconter une histoire : Le conte de la nature. 

C’est le cas des fables et des paraboles dont nous avons touché un mot au début de l’article. Le conte qui met en scène des animaux, des végétaux en leur faisant vivre des aventures analogues à la vie de l’homme, en leur prêtant nos désirs et nos sentiments crée entre ces personnages et l’enfant un courant de sympathie. L’enfant aimera ce petit sapin qui a eu tant d’avatars, ce Courte-queue dont les aventures l’ont tant amusé, et qui lui semblera être le frère de ce petit lapin qu’il voit quotidiennement dans le clapier familial. Ces fictions feront sortir l’enfant de lm-même et l’amèneront à comprendre la vie de ses frères son prochain comme ses frères inférieurs. Dans ce sens, le conte de la nature est une excellente école de charité.

4° Les récits historiques.

Les récits historiques sont excellents pour les enfants de 12 à 16 ans. Ils vivifient les événements passés, font revivre aux yeux des enfants des person­nages qu’ils ne voient trop souvent qu’abstraitement au travers des pages inex­pressives de leurs manuels. Ils font naître aussi le sentiment de fierté du pays et Je sens de la communauté nationale. L’enfant, l’adolescent plus encore a soif d’héroïsme. Il est à travers le déroulement des siècles des héros fameux ou ignorés, des héros de la conscience, du patriotisme, de la foi. Autant d’exemples que les enfants ne désirent que suivre. En effet, l’histoire est une source inépuisable de narrations. Ces récits historiques devront être soigneusement choisis, et si possible en rapport avec le programme d’histoire que les programmes scolaires imposent aux enfants. On veillera aussi soigneusement à ne pas leur donner un ton de chauvinisme ou une allure « patrio­tarde ». La simplicité est la règle la plus absolue, les récits parlent en effet par eux-mêmes. Qui de nous n’a été ému par le récit pourtant si simple mais si poi­gnant de Daudet :  » La dernière classe » ?

5° Les romans.

On n’en abusera pas. Ils ont cependant leur valeur éducative. Dans ce genre, les romans à intrigue mystérieuse, les romans policiers sont fort goûtés des ado­lescents. On veillera à en faire un choix rigoureux et évitera soigneusement les romans à intrigue sentimentale, capables de fausser gravement la sensibilité et le goût des enfants. Les romans d’aventures, dans le genre Jules Verne par exemple, pourront être largement utilisés.

Raconter une histoire dans un club d’enfants ou un patronage : quelle durée ?

Le moment le plus favorable à l’histoire est la séance d’avis (lien) qu’elle terminera très bien. Au cours des grandes promenades, elle se placera très bien aussi avant les grands jeux (lien) ou après le goûter. Si une pluie intempestive vient à vous forcer à un séjour non prévu dans un chalet au cours d’une grande sortie ou au local, une histoire fera prendre de bon cœur ce contre-temps par vos enfants. Il semble qu’un quart d’heure soit un mini­mum souvent insuffisant. Une demi-heure est le temps optimum. Dépasser cette durée de manière habituelle risquerait de fatiguer les enfants en leur demandant des efforts d’attention trop soutenus.

Comment faire ? Lire ou conter ? 

L’histoire lue a beaucoup moins de rendement que l’histoire racontée. Le lecteur est lié à son récit, est prisonnier de son texte. Le conteur, lui, est libre. En racontant, il peut se lever, s’asseoir, aller, venir, se baisser, se hausser sur la pointe de pieds, etc. suivant le déroulement de son récit. De plus, il ajoute à la valeur même de son récit le charme de sa personnalité et le courant de sympathie qui s’établit entre lui et ses auditeurs n’en sera que plus fort. Enfin, il pourra à sa guise faire varier ses intonations de voix, insister sur tel passage, glisser sur tel autre suivant les effets constatés sur les enfants. On peut poser en règle générale qu’une histoire ne sera jamais lue.

Quelles sont les qualités d’un conteur ?

Le conteur fera un choix parmi les histoires et veillera à ne donner à son auditoire que des récits en rapport avec son âge. Mais choisir n’est pas tout. Interpréter est une science et un art au moins aussi difficile. Pour bien conter une histoire, au risque d’écrire une vérité de La Palisse, il faut l’avoir lue et l’avoir comprise. L’importance de la préparation du récit ne saurait passer inaperçue. Le conteur lira d’abord l’histoire pour en saisir l’idée générale. Il la relira ensuite pour en dégager les principales idées, les finesses. Le conteur novice apprendra son récit quasiment par cœur. Peu à peu il pourra se dégager du mot à mot pour ne garder que le schéma, l’allure générale. Certaines histoires cependant, demandent une fidélité du texte que l’on ne pourrait trahir sans édulcorer la valeur de l’histoire. 

D’autres récits demanderont une adaptation.

La principale qualité du conteur sera donc de bien posséder son histoire. Cependant, ce ne serait pas suffisant pour établir le courant de sympathie recherché. Le conteur ne racontera vraiment bien une histoire, ne communiquera de l’émotion aux enfants qu’après y avoir vibré lui-même, qu’après l’avoir sentie « corporellement » pourrait-on dire. Ce n’est qu’à cette condition qu’il donnera de la vie à son récit, qu’il en fera ressortir toute la saveur, tout l’humoristique ou tout le pathétique. Un dirigeant ou un éducateur ne racontera jamais bien une histoire qui ne l’aura pas touché, qui lui semblera ridicule ! Une certaine habitude de parler aux enfants, qui s’acquiert d’ailleurs avec la pratique, est aussi nécessaire au conteur. Une parole hésitante, l’omission d’un détail important, d’un nom, des retours en arrière, la faiblesse de l’exposé, la multiplication des digressions… lasseront très vite les enfants, même si l’intrigue du récit est des plus aptes à les intéresser.

Les qualités d’un bon récit : simple, logique, dramatique, entraînant

Le conteur se dépouillera de tout amour-propre, de tout désir d’ostentation. Il sortira de lui-même, de sa personnalité pour ne penser qu’à l’histoire, qu’au déroulement de son récit. Celui-ci sera clair. L’emploi de mots nouveaux, de termes techniques demande une explication qui risque de briser le charme du récit. Une grande simplicité de manières est aussi nécessaire. Pas d’attitude figée, mais pas non plus de gestes théâtraux ou d’attitudes frôlant le ridicule. Une grande simplicité du récit avec des gestes appropriés seront donc de règle. On n’oubliera pas que les enfants écoutent autant avec leurs yeux qu’avec leurs oreilles.

Privilégier une intrigue simple pour raconter une histoire aux enfants

L’intrigue simple qui se déroule logiquement de manière que les enfants saisissent facilement le fil qui relie les événements entre eux sera exigé des récits. Aucune intrigue compliquée ne sera tolérée. Le récit sera raconté sans digressions ni commentaires qui lui seraient nuisibles. On proscrira surtout les conseils de morale qui font dire aux petits « Les histoires sont bien intéressantes, c’est dommage qu’elles soient toujours ennuyeuses à la fin ». Aussi, le conteur est invité à se mettre véritablement dans la peau de son personnage, verra ce qu’il raconte.

Enfin, raconter une histoire avec plaisir est idéal pour entraîner les enfants !

Le conteur, en prenant un plaisir personnel à l’histoire qu’il narre, lui donnera une allure tantôt gaie, tantôt triste, suivant les aventures des personnages, une allure entraînante pour les enfants qui seront suspendus véritablement à ses lèvres. Pour faire vivre davantage les histoires aux enfants, et faire un test de ce qui les a frappés, le dirigeant pourra leur demander par exemple de faire un dessin pour la résumer, si sa longueur s’y prête bien entendu. On pourra aussi en faire l’objet de mimes, de petits concours amusants. Enfin, et surtout lorsqu’il s’agit d’une histoire à nombreux chapitres, on aura la possibilité de la faire jouer aux enfants, quitte ensuite à adapter le déroulement des événements de cette histoire au résultat du grand jeu (lien).

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